Après l’échec de l’opposition à faire partir le président du Cameroun par voie institutionnelle ( en l’occurrence l’élection présidentielle du 7 octobre 2018), certains partisans et sympathisants de cette famille politique pensent que l’unique et dernière solution pour se débarrasser du « monarque d’Etoudi », c’est d’emprunter la voie non institutionnelle. Celle-ci consiste à descendre dans la rue pour contester les résultats promulgués par le conseil constitutionnel, et demander par la même occasion le départ du président. Les discours de ceux qui adhèrent à cette option donnent la forte impression que les manifestations de rue représentent le chemin le plus court et rapide pour atteindre le changement tant souhaité.Pourtant, lorsqu’on y regarde de près, c’est une voie qui peut s’avérer être plus longue, plus périlleuse, plus couteuse, et donc le plus risquée qu’on ne le pense. L’imagerie populaire tend souvent à présenter ceux qui sont favorables aux manifestations de rue comme vaillants et courageux. Ceux qui s’y opposent sont comme lâches et peureux, indiffèrents et/ou corrompus.
Même s’il est vrai que ces différents facteurs peuvent influencer l’adhésion ou non d’un citoyen à une telle démarche, il faut néanmoins souligner que pour les citoyens avertis, c’est avant tout une question de pragmatisme, de responsabilité. Il n’est donc pas ici question de juger de la légalité, de la légitimité, ou encore du bien-fondé des marches de protestations. Mais, d’examiner les coûts et des contrecoups d’une telle démarche en rapport au contexte actuel.
C’est une démarche qui peut s’avérer longue
Parce qu’un homme qui a passé près de 40 ans à peaufiner et à ficeler un réseau de contrôle et de soumission des masses dans le seul but de se maintenir au pouvoir ( et dont la répression militaire figure au premier plan), ne peut pas tranquillement s’en aller après quelques jours de protestations.
Même si (par surprise) la majorité des camerounais se mobilise pour protester, cela prendra des mois voire des années pour finir par s’enliser comme la crise anglophone. Et quand bien même on finira par obtenir son départ, il faudra encore du temps pour reconstruire le pays et stabiliser les institutions.
C’est une démarche qui peut s’avérer périlleuse
Parce qu’il ne suffit pas de dire qu’on va marcher pacifiquement sans rien casser pour éviter qu’il y ait des violences. Par habitude, les forces de l’ordre y opposeront une répression brutale. Les organisateurs de ces marches le savent très bien. Ils espèrent pouvoir compter sur la bestialité de l’armée pour causer des morts et susciter l’intervention de la fameuse communauté internationale.
Mais rappelons-nous que les masses sont quasi incontrôlables, et qu’il y a toujours des personnes malveillantes prêtes à profiter du désordre pour faire des casses à des fin essentiellement alimentaires (comme c’était le cas en 2008 dans les grandes villes du pays). Cependant, il faudra s’attendre à des changements brusque dans la vie quotidienne des camerounais. Des changements allant des restrictions des libertés (couvre-feu, contrôles abusifs…) aux pénuries des ressources essentielles (alimentaires, énergétiques…).
C’est une démarche qui peut s’avérer couteuse
Parce qu’on ne peut vraisemblablement pas être dans les manifestations protestataires et être au travail en même temps. Les activités seront alors aux ralenties mieux en arrêt. Beaucoup de citoyens (tout comme l’Etat) perdront de l’argent, leurs emplois, des biens matériels. Le niveau de vie va considérablement chuter.
Des familles entières seront forcées de se déplacer. Plusieurs camerounais perdront inévitablement la vie. Et une fois la révolte terminée, l’Etat devra mobiliser les moyens pour reconstruire les dégâts. Le coût sera donc conséquent voire incommensurable.
C’est donc une démarche à haut risque
Parce que le peuple y mise ce qu’il possède contre ce qu’il espère avoir. Ceci moyennant un certain nombre de sacrifices en ressources matérielles, en vies humaines, et même en temps. On sait quand ça commence mais jamais quand (et comment) ça se termine, dit le dicton.
Certains diront peut-être que c’est la fin qui justifie les moyens. Mais il faudra également se poser la question de savoir si les conditions sont réunies pour obtenir une fin heureuse. Nous savons par exemple qu’un mouvement protestataire ne peut véritablement se mettre en place sans l’assentiment du peuple, ou d’une bonne partie de celui-ci.
Rester cramponné aux résultats de l’élection présidentielle de 2018, c’est perdre de vu que la transition politique n’est pas forcément un évènement brusque, bref et spontané, mais bien un processus nécessitant un éveil et une veille citoyenne quotidienne ainsi qu’une conjugaison d’actions politiques à court, à long et à moyen terme. 2018 n’a peut-être pas donné les résultats escomptés, mais a quand même produit des fruits notables. L’élection est certes finie, mais la vie politique ne s’arrête pas pour autant.
Pour un entrepreneur politique sérieux, une élection fut-elle présidentielle ne saurait être une fin mais plutôt un moyen de conquête politique. Au lieu de perdre désespérément du temps à organiser des manifestations politiques quasiment vaines, il est donc de bon ton que les formations politiques de l’opposition et toutes les forces acquises au changement, mettent le cap sur l’avenir et entament prestement les chantiers qui les attendent. Le défi à relever sera alors celui de capitaliser le regain d’intérêt pour la politique. Notamment chez les jeunes, et accroitre leur intérêt à la participation à la chose politique. Ces leviers sont une nouvelle opportunité de faire évoluer le rapport de force et avoir la possibilité de modifier le système électoral.


Bien ça